Image du corps et image de soi en art thérapie

Je partage dans cet article un extrait de mon mémoire de master en art-thérapie à Paris 8 en 2014 dont le titre est: « Image du corps et image de soi en art-thérapie« . Je voulais montrer comment l’image de soi se symbolise par une image du corps c’est à dire par la perception subjective du corps qui exprime une histoire.

Comme dans un feuilleton vous pourrez suivre quelques séance d’art-thérapie avec des analyses d’images produites par une même personne pendant les séances. Ces interprétations prennent sens dans un contexte global sur le long terme qui est le processus de la thérapie: les comportements de la personne, les échanges psychanalytiques, les émotions ressenties par la personne pendant les séances, la comparaison avec les autres images.

Séance 1


Dans l’atelier F me raconte un rêve qu’elle a noté sur son petit carnet et dont elle a fait plusieurs croquis : dans ce rêve  elle plane dans les airs et s’envole dans la lumière. Elle ressent une grande impression de bien-être et de libération. Ici F me révèle son désir de « se lâcher » comme elle l’avait déjà exprimé dans les cours de peinture, elle désire une peinture gestuelle avec les mouvements du corps libres, affranchis du poids de toute contrainte. On voit que le plaisir et la liberté du corps sont en jeu dans ce rêve.

 Elle choisit un croquis qui illustre bien cela et le dessine en grand format .Le dessin terminé, nous en parlons. Elle dit qu’elle n’arrive pas à se laisser aller dans ce dessin, elle reste « bloquée » et ne peut pas exprimer cette impression de vol et de liberté. En effet son dessin est compartimenté avec des formes plutôt raides et géométriques qui n’expriment pas la fluidité et la liberté mais le contraire. Je note une forme en éclair au milieu de la feuille assez agressive et qui coupe le dessin en deux.  Je lui demande de continuer de noter et dessiner ses rêves pour la prochaine séance.

séance d'art-thérapie Versailles, psychanalyse Versailles, art-thérapeute Paris 75020, art-thérapeute Yvelines
Image 1 : F. 10 février 2012. Sans titre. Pastel sec. 30 x 45 cm.

Se libérer du corps

On peut donc penser que F exprime dans son rêve le désir de se libérer du corps à tout point de vue. Freud a défini le rêve comme l’accomplissement d’un désir inconscient[1]. Il montrera également que les expériences infantiles sont réactivées dans le rêve et dans l’œuvre d’art en analysant une œuvre de Léonard de Vinci à  l’aune d’un souvenir d’enfance  marquant de l’artiste [2].

Le dessin montre une fracture centrale en forme d’éclair, il est compartimenté avec des formes géométriques. La partie droite, qui paraît plus aérienne, est barrée par une rangée d’arbres. Elle me dit qu’elle n’arrive pas à retranscrire les sensations de fluidité et de liberté de son rêve. Or, si comme l’a montré Françoise Dolto[3], l’image inconsciente du corps s’exprime dans toute production plastique, y compris dans la représentation d’objets, on voit bien que l’image du corps qui s’exprime là est morcelée par une fracture : l’éclair jaune.

On peut donc déduire de cela que si F a envie de voler, de libérer son corps, quelque chose l’en empêche inconsciemment dans la production plastique et vient interférer dans l’accomplissement en images de ce désir.

La fracture symbole du traumatisme

Cette fracture  bloque symboliquement l’accès au plaisir du corps et à la liberté.  Cette image du corps correspond à l’image que F se fait d’elle même, quand elle vient me voir pour les cours de peinture : l’image de quelqu’un qui veut se libérer, mais qui en est empêchée par quelque chose qu’elle ignore. Lors des cours, F se jette « à corps perdu dans la peinture gestuelle » puis se trouve bloquée. On peut voir dans ce comportement le désir présent dans son rêve : celui de se libérer, qui correspond au moment ou elle se jette très vite dans la peinture gestuelle. On peut y voir aussi l’angoisse de ne pas y arriver, d’où la rapidité et le blocage : qui correspond à une défense psychique.

Ainsi dans ce premier dessin F exprime une fracture qui en brise l’unité et symbolise la fracture dans sa vie, dans son corps, et dans son identité. Cette fracture serait l’expression visuelle du trauma définie par Freud[4] comme « effraction dans les défenses psychiques », symbole que j’ai pu constater dans d’autres dessins de F (dessins 14,11, 8, 22). Par définition le trauma casse l’unité psychique car il ne peut être mis en lien et élaboré par la personne. Le trauma a pour conséquence de scinder le psychisme entre un refoulé inconscient et non élaboré et un moi conscient mais fragile, capable de craquer au moindre choc puisqu’il met toute son énergie au refoulement.

Retrouver son histoire

Dès lors mon travail d’art thérapeute sera d’aider F. à élaborer ce trauma, à retrouver le lien ; le fil rouge de son identité. A ce stade, je n’ai aucune hypothèse sur ce trauma, et je me donne simplement comme objectif d’aider F. à exprimer plastiquement la liberté et le plaisir de son rêve. Mais nous allons voir que ce travail va permettre à F. de raconter finalement son histoire.


[1]    Freud, Introduction à la psychanalyse

[2]    Freud (Sigmund) 1943, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, Gallimard 1991, p.135.

11    Dolto (Françoise) 1984, Schéma corporel et image du corps L’image inconsciente du corps, Seuil, p.8, réédition 1992

[4]        Freud .S 1919, Introduction à la psychanalyse des névroses de guerre, Résultats, Idées, Problèmes, Paris,  P.U.F, 1984